Saintélyon 2013, jusqu’au bout de la nuit

saintelyonJe crois avoir entendu parler de cette course pour la première fois en 2010 alors que je courais depuis à peine un an. A l’époque je n’envisageais pas une seule seconde de prendre part à une telle épreuve. J’étais déjà très fier d’avoir bouclé un marathon en quatre heures. Pourtant, fort d’une première expérience réussie sur du « long » lors de l’éco-trail de Paris 2012, j’ai décidé de relever le défi de participer cette année à la 60ème édition de la doyenne des courses nature.

On ne refuse pas ce genre d’invitation. Quand j’ai su que la Runnosphère allait bénéficier de quelques dossards pour participer à la Saintélyon 2013, je n’ai pas hésité longtemps à briguer l’un d’eux. Je pressentais déjà une belle aventure collective et je ne me suis pas trompé. Avant même ce week-end du début du mois de décembre, le bilan de l’année 2013 était déjà riche de résultats sur route avec de nouveaux records sur 10 kilomètres, semi-marathon et marathon. Pourtant son point d’orgue restait à venir.

En décidant d’aller me frotter aux monts du lyonnais, je n’avais aucune ambition particulière sinon celle de terminer la course, en bon état si possible. Fidèle à mon habitude je me suis donc lancé dans une préparation maison, c’est à dire pas très précise. Durant les mois d’octobre et novembre j’ai entretenu ma vitesse en enchainant plusieurs courses sur route. Odysséa Paris, 20 kilomètres de Paris, Marathon relais de Toulouse, Ekiden de Paris, les Bacchantes. J’ai saupoudré le tout de quelques sorties longues, d’autres très matinales avec des répétitions de côtes espérant obtenir un cocktail suffisamment bien équilibré pour me présenter au départ d’une épreuve très exigeante à plus d’un titre : Un départ à minuit et des prévisions météo calamiteuses.

Deux semaines avant l’échéance, lorsque je me retrouve privé de toute énergie et pris de quintes de toux nocturnes épuisantes, le moral flanche et le volume d’entrainement chute drastiquement. J’essaie néanmoins de convertir ce contre-temps à mon avantage et me disant qu’il me permet de retrouver de la fraîcheur en cette fin de préparation fatigante.

Et puis le week-end fatidique arrive. Dès le mercredi je commence à rassembler tout ce qui sera nécessaire au déplacement avec la crainte permanente d’oublier le plus important. Je décide de courir sans m’encombrer. Dans mon dos mon sac Raidlight Olmo 5l. Dans mon sac des produits Isostar, liquide et solide et la couverture de survie obligatoire. En guise de gobelet, un petit bidon de cycliste. L’idée, soufflée par Greg, s’avèrera très judicieuse pour transporter le thé et la soupe au passage des ravitaillements sans m’y éterniser. A mes pieds, une paire d’adiZero XT4, légères, suffisamment nerveuses sur le bitume et à l’aise sur les terrains techniques.

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h-5 © Vincent Bellais – Wanarun.net

Il est 17h30 samedi lorsque je rejoins le palais des sports de Gerland pour y retirer mon dossard. J’y retrouve une partie de notre troupe parisienne. Dans l’ordre Bastien, de retour de blessure et engagé sur la Saintexpress, Greg, toujours aussi détendu. Puis Nicolas, Jean-Pierre et quelques autres. La longue attente avant le départ commence. Elle sera rythmée par un buffet dinatoire en salle de presse, un transfert en car vers Saint-Etienne puis une pseudo-sieste dans un gymnase surpeuplé. A deux heures du départ, les derniers préparatifs débutent. J’essaie déjà de me projeter dans la course. Puis nous filons déposer nos sacs à la consigne.

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Concentration – © Vincent Bellais

Le départ est imminent, nous retrouvons nos derniers acolytes. Ça fait plaisir de retrouver Franckexilé de Paris, au départ d’une course. Puis Julien, que je considère comme l’homme à suivre ! Il connait bien l’épreuve et s’est préparé avec une grande minutie.

Il est 23h30. Nous sortons affronter le froid dans le sas de départ. Nous sommes bien placés, probablement dans les 500 ou 600 premiers coureurs. L’ambiance est détendue même si comme à mon habitude, le froid combiné au stress me rend quelque peu inquiet. Je n’ai qu’une seule hâte, celle que le starter nous libère dans les rues de Saint-Etienne !

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Saintélyon nous voilà !

Minuit ! Enfin ! A peine deux minutes après que les élites aient détalé, nous passons sous l’arche de départ. La chevauchée fantastique peut commencer. Bizarrement, malgré mon inquiétude et mon profond respect pour cette course, je me lance dans l’inconnu, sans stratégie pré établie ni montre pour savoir où j’en suis. J’ai bien une vieille Garmin 205 au poignet, que je déclenche au départ mais je ne lui prête aucune attention et d’ailleurs elle s’arrêtera en route, probablement lors d’une chute. Je n’ai pas non plus étudié le profil de très près. J’ai retenu la présence d’un raidillon impressionnant dans les dix derniers kilomètres et je pense que les sept premiers sont plats comme la main. Mais il n’en est rien et je vais vite m’en rendre compte !

Notre petit groupe avance de façon compacte et à bonne allure (trop vite?) sur les premiers kilomètres. ça discute, mais pas trop. Il y a Greg, Julien, Franck et son ami Romain. Cette succession de faux-plats, montants et descendants est expédiée autour de 12 km/h. Le peloton impressionnant de plusieurs milliers de coureurs commence à s’étirer inlassablement au fur et à mesure que la route s’élève. Franck et Romain prennent quelques longueurs d’avance. Je reste en compagnie de Greg tandis que Julien lève volontairement le pied dans un soucis d’économie. Tout ce petit monde se regroupe au premier ravitaillement à Saint Christo en Jarez après 15.5 kilomètres et 400m D+ couverts en 1h30′.

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La pause est de très courte durée et le groupe repart de concert vers Sainte Catherine . Julien continue son début de course prudente tandis que je forme avec Greg un duo assez efficace. La neige verglacée a fait son apparition au sol, la moindre descente doit être négociée avec délicatesse. A ce petit jeu Greg me surpasse et je dois faire l’effort à chaque fin de descente pour combler mon retard. Je chute à plusieurs reprises, parfois assez lourdement, mais sans conséquences. Nous évoluons sur la portion la plus difficile du parcours, le speaker nous avait mis en garde avant le départ à Saint-Etienne. Je finis par perdre le contact avec Greg à l’occasion d’une descente particulièrement piégeuse où Greg tombe devant moi juste avant que je ne l’imite. Je me retrouve en chasse patate entre Greg et Julien. Je ne sais plus où se situent Franck et Romain. Le ravitaillement de Sainte Catherine au 30ème kilomètre finit par arriver. Greg me précède d’une minute alors que je précède moi même Julien d’une minute. Dans la confusion, Greg qui pense que Julien est devant repart très vite. Je quitte le ravitaillement en compagnie de Franck, Romain et Julien. Nous ne sommes pas encore à la mi-course.

Je forme alors une nouvelle alliance, avec Julien cette fois-ci. Mais je me retrouve confronté au même problème. J’ai du mal à suivre son rythme dans les descentes. Nous effectuons cependant un bon travail d’équipe et je profite de sa connaissance du terrain et du parcours pour récolter quelques précieux conseils. Au km 41.7, à Saint-Genou j’ai perdu 50 secondes sur Julien. Greg est 2 minutes devant. Franck et Romain ont coincé. C’est le début de la course en solo ! La route est encore longue et je commence déjà à payer un départ un peu rapide. Je reste concentré, les portions difficiles sont derrière moi et je m’applique à progresser de façon régulière.

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En arrivant au ravitaillement de Soucieu-en-jarrest, km 54.3, (5 minutes après Julien et près de 10 minutes après Greg)  je suis heureux d’entendre des voix, de voir de la lumière. Je commence à me sentir oppressé par cette nuit interminable. Je prends connaissance de l’heure en jetant un coup d’œil au panneau des scores de ce gymnase aux allures de mouroir, Julien m’avait prévenu. Il est 6h05. J’avale une demi-banane, remplis mon bidon de thé au citron et repars aussitôt après un passage éclair par les toilettes. Des choses bizarres et pas très agréables sont en train de se produire dans mon ventre et m’empêchent de m’exprimer comme je le voudrais.

Je suis partagé entre l’envie de voir le jour se lever et la nuit se prolonger. Je me lance dans des calculs mentaux improbables pour estimer mon heure d’arrivée et surtout pour m’occuper. Il reste vingt kilomètres, je me vois bien finir en moins de dix heures. J’ai repris la route seul et je le serai la plupart du temps jusqu’à la fin. Je prête peu d’attention aux relayeurs qui me dépassent sans un mot. C’est horriblement long. Je me surprends à marcher même sur les portions plates. La notion de plaisir tend à se dissiper, parasitée par trop de souffrance physique et mentale. Mais j’accepte le combat. Le spectacle offert par le lever de soleil fait office de réconfort. Si mon téléphone n’avait pas été pas enfoui au fond de mon sac je me serais sûrement arrêté pour immortaliser cet instant magique.

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Je devine qu’on s’approche des 8h de course et de Beaunant au km 68.3, lieu du dernier ravitaillement situé à moins de dix kilomètres du palais des sports de Gerland. Lorsque j’y arrive, un spectateur présent à l’entrée de la tente m’encourage et me félicite. Il me trouve « facile ». S’il savait ce que je suis en train d’endurer…. J’effectue une pause express, le temps de remplir mon bidon de coca-cola. Hors de question de m’éterniser ici alors que l’arrivée est si proche (mais si loin). En repartant, après 68 kilomètres de course, je sais pour la première fois ce qui m’attend dans les prochaines centaines de mètres. A savoir ce fameux mur au pourcentage inquiétant. Personne ne le gravit en courant, pas même les relayeurs.

Au sommet il reste encore plus de cinq kilomètres de calvaire. Dans les faubourgs de Lyon, les joggeurs du dimanche font leur apparition. Ils ne sont pas avares d’encouragements qui me vont droit au cœur, je suis à bout de nerfs. Nous descendons une série de marches d’escalier interminable jusqu’à atteindre le Rhône que l’on enjambe par un pont que je reconnais pour l’emprunter en voiture sur la route des vacances. Je trouve cet instant particulièrement insolite. Je cherche à rassembler les dernières miettes de force qu’il reste à mes jambes sur le dernier kilomètre pour achever dignement cette Saintélyon.

J’imagine qu’il est déjà 9 heures du matin. A 200 mètres de la ligne, c’est Bastien qui, telle la Vierge, fait son apparition. Je n’ai jamais été aussi heureux de le voir ! Smartphone à la main il court à mes côtés jusqu’au palais des sports, quelques heures après avoir bouclé sa saintexpress. Il m’annonce que Julien et Greg sont arrivés depuis plusieurs minutes. Je retire bonnet et frontale quelques dizaines de mètres avant la ligne d’arrivée. La délivrance est intense. Je franchis l’arche et m’écroule aussitôt en pleurs que je suis incapable de contrôler.

En me retournant, je constate incrédule qu’il est 8h36 du matin. Je n’ai jamais été si mauvais en calcul mental pendant une course. Mais je bénéficie de circonstances atténuantes ! La nuit les minutes comptent double. Je suis pressé de retrouver mes affaires, je fonce à la consigne non sans avoir pris le temps de récupérer mon tee-shirt de finisher. J’y retrouve Greg que je félicite et qui cherche son sac depuis un bon quart d’heure. Je réussis tant bien que mal à remettre la main sur le mien puis je file à la douche à plusieurs centaines de mètres de là.

Je me réfugie ensuite en salle de presse pour commencer à me remettre de mes émotions. Nicolas et sa petite famille m’y rejoignent. Puis Bastien et Jean-Pierre qui a bien souffert lui aussi. Je donnerais cher pour me télétransporter dans mon lit. Malheureusement il va falloir passer par le métro lyonnais, le tgv puis le métro parisien avant que ce dernier devienne une réalité. En attendant je partage de bon cœur un hamburger bien mérité avec Bastien au Ninkasi.

Le résultat officiel

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Me voilà même diplômé d’argent !

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Les impressions des autres coureurs du team Runnosphère :

 

 

42 réflexions sur “Saintélyon 2013, jusqu’au bout de la nuit

  1. Magnifique récit, malgré la souffrance il me donne encore plus envie de me frotter à sa petite soeur de SaintExpress… un jour ! Tu sais, à l’arrivée nous avons vu beaucoup de gens en pleurs, je me souviens notamment d’une jeune femme dans les bras de son compagnon tout près de nous qui étions derrière les barrières, attendant l’arrivée de Nicolas. Nina la voit pleurer et me dit « Bobo ?? » « Oui, la dame a sûrement bobo, mais elle est aussi très contente car elle a couru toute la nuit. » :)

  2. Bravo Philippe pour cette épreuve passée avec succès et merci pour ce CR !
    … mais, comme je l’ai écrit à Jean-Pierre, pas sûr que çà me donne envie de m’y frotter ;-)

    1. Merci à toi. Je comprends parfaitement ce que tu dis. Je pense d’ailleurs avoir globalement pris moins de plaisir que sur 10, semi ou marathon. C’est vraiment très différent. Au-delà de 50km on entre dans une autre dimension.

  3. Ta performance est dans la course que tu viens de réaliser mais également dans ton « inexpérience » du trail. A l’arrivée tu es devant un sacré paquet de trailers confirmés. Si je t’ai bien lu, il ne te reste plus qu’à travailler les descentes techniques. Viens en Ardèche! ;)

  4. En tout cas, superbe course pour quelqu’un qui n’aimait pas trop les descentes. un grand bravo pour cette première Sainté. J’espère que tu as apprécié cette course! On remet ça l’année prochaine? :-D

  5. Bravo. Je n’ai jamais dépassé le marathon mais je comprends quand tu parles du plaisir qui s’estompe. J’imagine aussi la joie de passer la ligne d’arrivée.
    En assaut quelle belle brochette de runners que cette photo au début. Bravo à toi et a tout les autres.

  6. Tes récits sont toujours aussi agréables à lire, même si sur celui-là on sent un long passage dans « le dur…. » En tout cas bravo pour ta course, 8h30 sur une première participation cela laisse rêveur pour les prochaines ^^

  7. C’est un plaisir de te lire, et c’est impressionnant ce que tu as fait.
    Lorsque tu passeras sous Fourvière, ton regard sera maintenant différent !
    BRAVO !

  8. C’est une sacrée course que tu nous sors là quand même. Bravo !
    Je ne savais pas trop si tu avais pris du plaisir. Ton récit répond à ma question. Même si la fin est forcément difficile. Tu avais du oublier celle de ton ecotrail…Je suis content d’avoir partagé quelques kilomètres avec toi, même si ce n’est pas forcément évident de discuter entre les plaques de verglas ;)
    C’est sympa de se rappeler le constraste entre ta course à l’aveugle, et la mienne, souvent un œil sur le timing ou le plan de course pour essayer de te « prévenir » de ce qui nous attendait.
    On ne retiendra surement que le fait que tu sois allé au bout, plutôt rapidement, et finalement dans un assez bon état ! Le reste viendra alimenter la légende de la SaintéLyon ;)

  9. C’etait ton premier plus de 50km? Je suis admiratif de ton temps. J’ai fait un seul ultra de jour avec dénivelé similaire autour de 89 km et ai mis presque 13h. Bravo.

    1. Merci. Tu as la réponse à ta question à la 4ème ligne de cet article ;) Le week-end dernier j’ai bénéficié d’une bonne émulation collective pour aller un peu plus loin dans la souffrance !

  10. Bravo pour ta course! Joli compte rendu! On a vécu, chacun a notre niveau, le même type de course , pour une première, tu réalises un super chrono malgré des conditions pas facile

  11. Bravo Philippe, c’est drôle mais j’ai eu l’impression jusqu’à la fin de ton récit de ressentir le froid, la fatigue…le doute. Au final, tu fais une belle course car la STL a déjà calmé pas mal d’ambitions. Je te souhaite de bonnes fêtes en famille !!

    1. Merci Fabrice ! Je n’ai pas du tout eu froid pendant la course. J’ai commencé être très fatigué après Soucieu. Concernant le doute, c’est bien vu. Je ne l’ai pas écrit et je n’en n’ai pas parlé mais jusqu’à 2 ou 3 kilomètres de l’arrivée je n’étais toujours pas persuadé que j’allais rallier l’arrivée !

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